Sur le divan du SOSD : saint Augustin, au secours !

Le saint en question (Capture MH)

Comment va le moral, après deux mois sans achat, dites-nous tout. Premier point d’étape [de Marc], après celui de Marie, sur ce que le défi SOSD remue, les pulsions qu’il régule, les angoisses qu’il génère.

« Le bonheur, c’est de continuer à désirer  ce qu’on possède. » Ce qui est sûr, c’est que l’auteur de cette maxime, saint Augustin, n’aurait jamais eu sa chance chez Apple. Faut dire qu’il vivait au IV° siècle, où les techniques de marketing étaient plutôt sommaires.

Aujourd’hui, tout semble fait pour que ce que nous acquérons tombe le plus rapidement possible en désamour et pour que nos désirs se portent immédiatement sur autre chose. L’obsolescence programmée est la technique la plus aboutie de cette ambition : si les multiples techniques du marketing ne suffisent pas, telles que le matraquage publicitaire (plus de 200 messages publicitaires encaissés par jour par un occidental moyen, amusez-vous à les compter), organisons la casse de l’objet et sa non-réparabilité pour pousser le chaland à en acheter un nouveau.

Saint Augustin qui déboulerait chez Apple…

Evidemment, saint Augustin qui déboulerait chez Apple ou n’importe quel fabricant d’objets de notre siècle, se ferait lapider vite fait ou traiter de fou. Et on le renverrait à ses chères études.

Nous n’avons pas d’ex voto dédié à saint Augustin dans notre salon, mais nous pourrions en faire le premier pape du Sans objet, sans déchet. « Continuer à désirer ce qu’on possède » : comment énoncer plus simplement LA maxime du SOSD, celle qui résume la recette pour affronter psychologiquement ce défi.

Et, après quelques semaines de défi, je dois avouer que ce n’est pas si simple.

D’abord, il y a ce sentiment d’être comme l’ours polaire accroché à son glaçon, au milieu d’un océan d’objets et d’une frénésie de consommation délurée. Avant le SOSD, j’étais partie prenante de ce maelström, l’acte d’achat m’était familier, j’avais mes petites habitudes facilitées par la carte de crédit sans contact. Acheter était exister. Rassurait. Même rétif à la pub comme je l’étais déjà, je cèdais volontiers à mes pulsions, pour un vêtement (ah, la virée dans le Marais, à Paris !), des bouquins (entrer dans une librairie, c’était en sortir chargé) ou une petite pâtisserie chez Riss (ah, l’addiction au sucre !).

L’écoute de ses besoins

Là, finies, ces pulsions ! Il faut non seulement y résister, mais aussi les faire taire. Cela n’est déjà pas simple en soi, mais c’est encore plus difficile au milieu du fameux maelström (sans parler de la période de fêtes qui approche !). Pour l’instant, le meilleur remède que Marie et moi ayons trouvé, c’est d’éviter d’aller en ville sans motif sérieux, c’est-à-dire répondant à un vrai besoin. En clair, le magasinage, le léchage de vitrines baladeur et finalement piégeux, c’est fini. Mais je sens bien que cette solution est un premier pis-aller, genre arrêt d’urgence, et que le travail devra se faire plus à fond, pour me détoxiquer de ces pulsions et les remplacer par des besoins. Etre à l’écoute de ses besoins, c’est l’autre pente de la maxime de saint Augustin. Le réapprentissage s’annonce long.

Ensuite, il y a la peur de manquer. Chez moi, en plus du stress de la vaisselle cassée (c’est moi le plus maladroit, donc le risque, il est chez moi…), cette peur se focalise actuellement sur les vêtements : tiendront-ils jusqu’à la fin août 2018, dans…10 (dix) mois ?? Il faut dire que, suite à nos jeûnes et au désencombrement permanent de Marie, mon dressing s’est considérablement réduit et tient aujourd’hui sur quelques cintres (chemises et vestes) et deux étagères (caleçons, chaussettes et polos). Du coup, on ne dit plus « dressing », on dit « boîtes ». Et comme ce sont des vêtements que j’aime porter, je les porte beaucoup. Bref, le costume élimé aux manches, c’est pour quand ?

Rallonger la durée de portage des pantalons

Première parade : les laver moins fréquemment. C’est vrai qu’un lavage par jour, ça use. On a donc pris l’option de rallonger la durée de portage des pantalons, c’est déjà ça (rassurez-vous, c’est toujours un sous-vêtement par jour, on ne verse pas dans le crade). Deuxième parade : éviter de dégrader, redoubler d’attentions, prendre soin et… rapiécer là où c’est possible. Gaffe à pas se piquer avec l’aiguille ! Marie, elle, tricote, décidée à terminer son gros stock de laine avant d’en racheter… l’année prochaine.

Se résoudre à ne rien acheter pendant un an, c’est assurément prendre soin de ce qu’on a, y veiller dans l’usage et le réparer si besoin. Un autre rapport à notre économie, dont je me rends compte qu’il n’est pas si vieux que ça, puisqu’il est celui de mes parents. J’ai encore la chance d’avoir mes deux parents et, à l’expérience de notre défi SOSD, leur économie se révèle à moi, de façon étonnamment évidente, alors que je l’ai sous les yeux depuis bientôt 60 ans !

Mes parents ne s’en sont pas laissé conter

Tricot, couture, cuisine, réseau encore vivant d’artisans réparateurs, bricolage, jardinage…, tous ces savoir-faire sont préservés, dans l’économie de mes parents. Je me souviens de l’anecdote de leur porte de garage dont le câble s’était cassé. Le réparateur voulait leur vendre un système d’ouverture électrique (« c’est plus cher, mais beaucoup plus pratique, avec un bip, vous pourrez ouvrir votre garage sans sortir de votre voiture ! »). Mes parents ne s’en sont pas laissé conter (compter ?) et ont demandé à un serrurier de leurs amis de… leur changer le câble.

Notre problème, c’est que nous avons perdu ces savoir-faire, perdu nos artisans réparateurs, en déléguant la satisfaction de nos besoins à des entreprises lointaines, qui nous font payer le prix fort, quand (!) on arrive à les joindre. Comment avons-nous pu laisser faire cela ?

Et c’est donc un vrai petit bonheur de renouer ces fils comme on retisse une filiation : retrouver d’où viennent nos produits, savoir comment et où on peut soigner nos objets, réapprendre à cuisiner, à coudre, à tricoter, reconstituer le maillage fin de l’économie locale et tout ce qu’il emporte de liens territoriaux et amicaux. Comprendre qu’en définitive, la vie de nos objets est à l’image de notre vie, le soin qu’on leur donne reflète le soin que l’on se porte. Respecter ses objets, ne serait-ce pas se respecter soi-même ?

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